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Moscou et Pyongyang : l'alliance stratégique qui défie l'ordre international

14/3/2025

Citer cet article (ISO-690) :
Léa Norbert
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2025
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Moscou et Pyongyang : l'alliance stratégique qui défie l'ordre international
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CEDIRE.

Un pacte de défense mutuelle controversé qui redéfinit les équilibres géopolitiques et remet en question le droit international

La signature du pacte de défense mutuelle entre la Corée du Nord et la Russie en 2024 redéfinit l’ordre mondial. Ce pacte garantit une assistance militaire automatique et permet à la Russie de renforcer ses opérations en Ukraine. En échange, la Corée du Nord profite d’un soutien économique et militaire qui accélère le développement de ses capacités nucléaires. Mais cette coopération soulève des questions, notamment sur le respect du droit international humanitaire et le respect des droits de l’Homme.

La Corée du Nord et la Russie ont signé un pacte historique en juin 2024, un partenariat stratégique qui vient renforcer les liens entre ces deux pays qui partagent déjà une histoire commune très riche. 

Historiquement, la Corée du Nord a toujours été proche de la Russie (et l’URSS avant elle), une alliance qui date de la tutelle soviétique à la sortie de la Seconde guerre mondiale qui a permis à la jeune Corée du Nord de se construire sous l’égide de Kim Il-sung. Les relations entre les deux pays se sont progressivement étiolées à cause de la volonté du leader nord-coréen de se détacher du communisme soviétique pour créer une nouvelle idéologie qui lui est propre, le juche. Celle-ci se caractérise par trois piliers essentiels : l’indépendance politique (chaju), l’indépendance économique (charip) et l’indépendance militaire (chawi) (1). 

Mais aujourd’hui, la Russie et la Corée du Nord ont besoin de s’entraider. Les deux pays sont ostracisés de la scène internationale : la Russie à cause de la guerre en Ukraine et la Corée du Nord qui souffre de lourdes restrictions imposées par les Nations unies depuis des décennies. Elles ont donc besoin de s’entraider. C’est par ailleurs une bonne occasion pour la Russie de retrouver une place importante dans la région. Les rencontres entre les deux pays se sont alors multipliées et Pyongyang s’est directement placée du côté de Moscou dès l’annonce de l’invasion russe en Ukraine, occasion rêvée pour la Russie d’obtenir des armes et pour la Corée du Nord de varier ses sources de financements (2). 

La signature d’un pacte de défense mutuelle sans précédent

C’est dans cette optique que les deux chefs d’État ont signé un accord de défense mutuelle lors d’une visite du dirigeant russe à Pyongyang en juin 2024. Cet accord, qui contient 23 articles et qui a été ratifié en novembre 2024 par les deux pays, est la promesse d’une assistance sans précédent, notamment dans l’éventualité d’une agression contre l’un des deux pays, de manière automatique, comme le précise l’article 4 de ce traité (3). Les deux nations ont franchi une étape supplémentaire dans leur collaboration. En effet, le traité d’amitié entre la Corée du Nord et la Russie signé en 2000 n’impliquait pas une intervention militaire automatique en cas d’attaque. De la même manière, la relation entre les deux États est renforcée grâce à la volonté de créer un monde multipolaire et l’intention de développer des capacités défensives conjointes pour éviter la guerre et assurer la paix régionale et internationale (4). Un changement significatif réside également dans la suppression de la clause sur la réunification inter-coréenne qui montre la volonté de Kim d’établir une Corée du Nord forte sans se soucier du sud de la péninsule (alors qu’en 2000 la Russie soutenait la réunification des deux Corées). 

Cette alliance bouleverse l’équilibre régional, notamment pour la triple alliance qui unit la Corée du Sud, les États-Unis et le Japon. Si Moscou a rassuré Séoul en affirmant que la clause de défense mutuelle ne s’appliquait qu’en cas d’agression, il devient alors apparent qu’en cas d’un potentiel conflit intercoréen, la Corée du Nord ne serait pas seule à se battre. Ce traité peut donc être vu comme une remise en cause de l’alliance formée autour de Washington dans la région, provoquant une militarisation accrue et une multiplication d’exercices d’entraînements militaires, mais aussi des efforts diplomatiques pour éviter toute escalade sur la péninsule coréenne et dans la région (5).

La Russie n’a pas tardé à activer l’article 4 du traité. Une fois que les soldats ukrainiens sont entrés sur le territoire russe, dans la région de Koursk, les soldats nord-coréens ont eux aussi franchi la frontière russe, et se sont engagés dans la guerre. Effectivement, l’utilisation d’armes américaines par l’Ukraine sur le territoire russe a permis à la Russie de déclarer l’état de guerre et d’attaque sur son territoire, justifiant l’implication de la Corée du Nord, qui peut désormais fournir plus d’armes à son allié et même lui envoyer des troupes (6). Les États-Unis et la Corée du Sud estiment que 12 000 soldats nord-coréens ont été envoyés en Russie dès le mois d’août (7) mais ni Moscou, ni Pyongyang, n'ont reconnu publiquement l’envoi de ces troupes. Selon une estimation de l’État-major général des forces armées ukrainiennes, 839 000 soldats russes ont perdu la vie à cause des combats en Ukraine et cet apport de troupes nord-coréennes permet à Moscou de faire face au défi du renouvellement de son armée (8). Il semble pourtant difficile d’imaginer que la Corée du Nord puisse envoyer suffisamment de soldats sur le front pour compenser ces pertes malgré une armée de 1.3 millions de soldats, d’autant plus qu’un nombre important de Nord-Coréens semblent soudoyer des médecins pour obtenir des faux certificats de tuberculose afin d’éviter la guerre (9). 

Mais la guerre est avant tout une histoire économique pour le leader nord-coréen qui reçoit du soutien matériel et financier de la part de la Russie en échange de missiles, lui permettant d’accélérer le développement de ses capacités nucléaires (10). Cet échange est en place depuis 2022, date à laquelle le département d’État américain a révélé que la Russie achetait des millions de roquettes et obus à la Corée du Nord avec un usage prévu en Ukraine (11). Les estimations varient mais le nombre de 2 millions d’obus (au minimum) envoyés en Russie fait consensus (12), permettant à Poutine de maintenir un avantage certain face à ses ennemis.

Il existe par ailleurs des preuves de ces obus. A Kharkiv, parmi les débris, Khrystyna Kimachuk, inspectrice en désarmement, a retrouvé la trace d’un missile nord-coréen. Les services de renseignements sud-coréens (NIS) estiment avoir repéré 70 expéditions de munitions - obus, missiles et roquettes antichars - en provenance de Corée du Nord et à destination de la Russie, transportant selon ses estimations 8 millions de cartouches, y compris des obus russes de 152 mm et 122 mm, si cruciaux pour les assauts destructeurs de Moscou sur la ligne de front (13). Deux signes permettent d’identifier qu’il s’agit d’obus nord-coréens : le nombre 112 gravé (qui correspond à l’année 2023 dans le calendrier nord-coréen) et une lettre de l’alphabet coréen (ㅈ), laissant peu de doutes quant à leur provenance (14). Cette collaboration s’inscrit dans la logique du pacte de défense mutuelle signé en juin 2024 par les leaders des deux pays et les avantages pour les deux parties sont assez clairs. La Corée du Nord reçoit un soutien économique important de la Russie et renforce son alliance qui pourrait lui permettre, à long terme, de contourner les sanctions de l’ONU. En effet, la Russie fait partie du Conseil de Sécurité de l’ONU et pourrait appliquer son véto lors d’un vote contre une nouvelle sanction à l’encontre de la Corée du Nord et de son programme nucléaire dans le futur. La Russie bénéficie en échange de munitions envoyées rapidement et d’un allié face à l’Ukraine épaulée par les États-Unis et l’Europe. La Russie viole par ailleurs les sanctions qu’elle a elle-même votées en tant que membre du Conseil de Sécurité de l’ONU en achetant les armes nord-coréennes, laissant planer le doute quant à sa volonté de nucléariser la péninsule coréenne dans le futur. Cela accorde un peu de répit à la Corée du Nord qui apparaît comme un gagnant indiscutable de la guerre en Ukraine qui lui permet de booster sa production interne et son économie (15).

L’article 8 du nouveau traité établit que, même en temps de paix, les deux pays pourront s’entraider militairement. Dans les faits, la Russie peut donc continuer à bénéficier des apports en armes de la Corée du Nord qui, elle, peut recevoir du soutien militaire et technologique. Cette clause, absente du traité de 1961, permettrait d’assurer “l’intervention automatique” voulue par les deux puissances (16). 

Une coopération militaire qui bafoue le droit de la guerre

Le droit international humanitaire (DIH), basé sur les Conventions de Genève de 1949 et enrichi par les Protocoles additionnels de 1977 et 2005, instaure des garanties pour les belligérants durant les conflits armés (bien qu'elles soient principalement axées sur la protection des personnes non combattantes, y compris les civils, les prisonniers de guerre et les blessés). Le DIH est un ensemble de règles qui cherche à limiter les effets des conflits armés pour des raisons humanitaires en protégeant ceux qui ne participent pas ou plus au conflit et en restreignant les moyens et méthodes de la guerre (17). 

Les opérations militaires sont basées sur la réussite de leurs objectifs tout en minimisant les pertes (humaines et matérielles). Même si le Protocole I additionnel aux Conventions de Genève ne stipule pas explicitement qu’il est interdit d’envoyer des soldats sur des missions dangereuses sans justification, ce principe découle naturellement du devoir de prendre toutes les précautions afin d’éviter des pertes excessives. En effet, l’article 57 impose aux parties de minimiser les risques lors des attaques, ce qui implique de ne pas exposer inutilement les troupes à des dangers disproportionnés. Ainsi, l’esprit global des règles de précaution et de proportionnalité du droit international humanitaire interdit indirectement de lancer des opérations vouées à un échec fatal. Ce principe ne semble pas être respecté en Ukraine, avec des soldats nord-coréens envoyés dans des missions dangereuses sans la préparation ou l’équipement adéquat, s’exposant à un danger accru (18). Ainsi, si des commandants russes envoient intentionnellement des soldats nord-coréens dans des missions dangereuses où ils sont considérés comme “sacrifiables”, ils devraient être tenus responsables pour crime de guerre (19).

Le droit international humanitaire est largement basé sur la protection des personnes non-combattantes, que ce soit des civils ou des soldats qui ne sont plus en état de combattre. Dans ce cadre, les blessés doivent être protégés. Ce n’est pourtant pas toujours le cas, comme l’a précisé le Président Zelensky après la capture de deux soldats nord-coréens en expliquant que cet exploit est rare face à l’habitude prise d'exécuter les soldats nord-coréens blessés pour effacer toute trace d’implication de la Corée du Nord dans la guerre contre l’Ukraine. Ces mêmes soldats sont également poussés à se suicider par le régime de Kim pour ne pas être capturés dans le cas d’une blessure (20). Pourtant, les conventions de Genève régissent clairement la protection des personnes non-combattantes (même si elles l’ont été à un moment donné) qui doivent pouvoir profiter d’une protection spécifique. Le DIH protège ces personnes en leur garantissant, notamment, le droit à la vie. En exécutant les soldats nord-coréens blessés, ni la Russie, ni la Corée du Nord ne respectent les principes fondamentaux du DIH. Dans le but de dissimuler l’implication de la Corée du Nord, la Russie semble également donner des papiers d’identité russes aux soldats nord-coréens pour cacher leur nationalité, comme le montre l’un des deux soldats capturés par les forces ukrainiennes (qui avait des papiers d’identité russes) (21).  

Depuis le début de l’année 2025, la situation est un peu plus floue. Les pertes sont estimées à environ 3 800 soldats nord-coréens (morts ou blessés) au mois de janvier (22) et leur présence aux côtés des troupes russes n’est plus aussi certaine. En effet, les services de renseignement sud-coréens ont confirmé au New York Times que les soldats nord-coréens n’avaient pas été vus sur le front depuis les deux premières semaines de janvier. Cette évolution pourrait suggérer des pertes significatives pour les troupes de Kim Jong-un mais rien n’a encore été confirmé. De plus, la propagande nord-coréenne ne doit pas être sous-estimée malgré l’émergence de questions chez certains Nord-Coréens qui ne comprennent pas pourquoi ils vont combattre les Ukrainiens et non pas les Américains qu’ils ont appris à détester toute leur vie (23). 

Conclusion

En définitive, l’alliance stratégique entre la Russie et la Corée du Nord représente un tournant majeur dans la reconfiguration des rapports de force internationaux. Ce pacte, fondé sur une histoire commune et une quête renouvelée de légitimité, révèle les failles d’un ordre international fragilisé face aux impératifs géopolitiques actuels. La signature et l’activation de l’article 4 illustrent la volonté des deux puissances de transcender les cadres juridiques traditionnels pour instaurer une coopération militaire sans précédent. Alors que Moscou compense ses pertes grâce à l’afflux d’armements et de troupes, Pyongyang renforce ses ambitions nucléaires et consolide son autonomie économique. Ce partenariat, souvent dissimulé derrière des manœuvres diplomatiques et des échanges douteux, transgresse les principes fondamentaux du droit international humanitaire. Les dérives constatées, notamment la dissimulation d’identités et l’utilisation de soldats dans des missions à haut risque, posent un réel défi aux Conventions de Genève. Face à un multipolarisme exacerbé, les normes établies semblent désormais obsolètes pour contenir de telles violations. L’évolution de cette entente met en lumière la fragilité d’un système international soumis aux logiques de la survie nationale. Ainsi, ce traité ne se limite pas à un simple accord de défense, mais incarne une mutation profonde des équilibres géopolitiques mondiaux, où la légalité et le respect des droits humains se trouvent souvent relégués au second plan. L’avenir reste incertain, et le respect des normes internationales demeure le défi majeur à relever pour garantir un ordre mondial équilibré.

Références

  1. Discours de Kim Il-sung tiré de l’article « The political philosophy of Juche » de Grace Lee en 2003, traduction personnelle : ”[…] the Government of the Republic will implement with all consistency the line of independence, self-sustenance, and self-defense to consolidate the political independence of the country (chaju), build up more solidly the foundations of an independent national economy capable of insuring the complete unification, independence, and prosperity of our nation (charip) increasing the country’s defense capabilities, so as to safeguard the security of the fatherland reliably by our own force (chawi), by splendidly embodying our Party’s idea of juche in all fields.”
  2. Juliette Morillot et Dorian Malovic, La Corée du Nord en 100 questions : l’obsession nucléaire, p. 211‑214
  3. Article 4, traité de défense mutuelle entre la Corée du Nord et la Russie, 2024.
  4. Cha Du Hyeogn, « Implications of the DPRK-Russia “Treaty on Comprehensive Strategic Partnership” ». 
  5. Zorigt Dashdorj, « Analyzing the Russia-North Korea security alliance – GIS Reports », GIS, 14/01/2025, 
  6. Cha Du Hyeogn, « Implications of the DPRK-Russia “Treaty on Comprehensive Strategic Partnership” ». 
  7. Micah McCartney, « North Koreans fake tuberculosis to avoid military deployment to Russia war », Newsweek, 31/01/2025. 
  8. What are the Russian death toll and other losses in Ukraine?”, War Ukraine, 17/01/2025, 
  9. Micah McCartney, « North Koreans fake tuberculosis to avoid military deployment to Russia war », op cit., Newsweek, 31/01/2025. 
  10. Edward Howell, « North Korea and Russia’s dangerous partnership | The revival of the North Korea–Russia relationship », 04/12/2024. 
  11. Felicia Schwartz et Christian Davies, « Russia buys millions of rockets and artillery shells from North Korea », 07/09/2022.
  12. Keith Johnson, « North Korea’s Munitions Power Putin’s War Machine », Foreign Policy, 3 octobre 2024, 03/10/2024.
  13. Dan Sabbagh, « North Korean arms more significant than troops in Russia’s war against Ukraine », The Guardian, 21/10/2024, 
  14. Jean Mackenzie, « North Korean weapons are killing Ukrainians. The implications are far bigger », BBC, 05/05/2024. 
  15. Ibid.
  16. Article 8, traité de défense mutuelle entre la Corée du Nord et la Russie, 2024.
  17. Comité International de la Croix-Rouge, « Qu’est-ce que le droit international humanitaire ? | Comité International de la Croix-Rouge ».
  18. Comité International de la Croix-Rouge, « Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I) ».
  19. Ibid, article 86.
  20. Lucy Clarke-Billings et Sarah Rainsford, « Ukraine says it captured two injured North Korean soldiers in Russia », BBC, 12/01/2025. 
  21. Ibid.
  22. Micah McCartney, « North Koreans fake tuberculosis to avoid military deployment to Russia war », op cit., Newsweek, 31/01/2025. 
  23. Ibid.

Moscou et Pyongyang : l'alliance stratégique qui défie l'ordre international

La signature du pacte de défense mutuelle entre la Corée du Nord et la Russie en 2024 redéfinit l’ordre mondial. Ce pacte garantit une assistance militaire automatique et permet à la Russie de renforcer ses opérations en Ukraine. En échange, la Corée du Nord profite d’un soutien économique et militaire qui accélère le développement de ses capacités nucléaires. Mais cette coopération soulève des questions, notamment sur le respect du droit international humanitaire et le respect des droits de l’Homme.
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