24/2/2025
Qui sont les Yézidis ?
Les Yézidis sont une “minorité ethnoreligieuse ayant leurs racines historiques en Irak, Turquie, Syrie et Iran”1.
La religion yézidie apparaît 2 000 ans avant J-C, et est une religion monothéiste, transmise à l’oral, trouvant ses origines dans le zoroastrisme, et dans laquelle « s’ajoutent des influences chrétiennes et islamiques »2. Les yézidis ne croient pas en l’existence d’une force maléfique (diable, satan), opposée à Dieu3 mais en « sept anges dont le chef est représenté par l’ange Paon (Tawûsî Melek), et en un seul Dieu qui représente le principe du Bien et du Mal en même temps. »4.
En Irak (ou Iraq)5, la population yézidie est kurdophone et représenterait, selon des estimations non officielles entre 550 000 et 600 000 personnes dans le pays6. Les Yézidies se trouvent principalement dans les régions kurdes, au nord-est de l’Irak.
Les Yézidis peuplent également l’Iran, la Turquie (ou République de Türkiye) et forment une grande diaspora notamment en Arménie, Géorgie et Russie, aux États-Unis et en Allemagne.
Le génocide des Yézidis :
À partir de juin 2014, l’organisation État islamique6 lance une série d’assauts en Irak et s’empare de vastes territoires dans le nord et le centre du pays. Mossoul, deuxième ville d'Irak, tombe aux mains des combattants de l’organisation7.
Le 3 août 2014, la région du Sinjar, habitée par la communauté yézidie irakienne est attaquée par l’EI. Les villages yézidis localisés dans le gouvernorat de Ninive sont pris d’assaut par l’organisation qui se lance dans une campagne d’assassinats et d’enlèvements à l’encontre des populations.
L’EI considère les Yézidis comme « des hérétiques à asservir ou à mettre à mort »9 et orchestre un génocide10 de cette communauté.
Les hommes sont séparés des femmes et des enfants. S’ils n’acceptent pas de se convertir à l’islam, ils sont tués sur place tandis que les femmes et les filles sont enlevées pour être ensuite vendues en tant qu’esclaves sexuelles pour les jihadistes de l’organisation. Les jeunes garçons sont, quant à eux, dès l’âge de cinq ans convertis à l’islam et emmenés dans des écoles où ils apprennent à se servir des armes11 pour rejoindre les rangs du groupe. Les sanctuaires et lieux de cultes yézidis sont également systématiquement détruits par l’EI dans le but d’éradiquer toute trace de la culture de ce peuple.
Certains survivants racontent avoir été soumis à des travaux forcés et des traitements inhumains quand d’autres confient avoir été victimes de trafics d’êtres humains vers la Syrie12. Au moment de l’irruption de l’EI dans le Sinjar, la population du district était estimée à 308 315 personnes, appartenant en majorité à la communauté yézidie, en l’espace de quelques jours, environ 200 000 personnes13 fuient le Sinjar pour le Kurdistan irakien ou les zones demeurant encore sous le contrôle des Peshmergas14.
Histoire d’une minorité persécutée :
Au cours de leur histoire, les Yézidis ont été maintes fois, la cible de nombreuses persécutions voire d’actes génocidaires. Il apparaît dès lors important de retracer l’histoire de ces violences et la manière dont cela a impacté la mémoire collective des Yézidis.
La violence qu’expérimentent les Yézidis au Moyen-Orient s’inscrit dans l’histoire de la violence politique de la région qui « puise ses racines dans le passé ottoman. »15 et qui se perpétue par la suite dans les systèmes politiques des États-nations qui apparaissent après la Première Guerre mondiale.
À l’époque ottomane, l’Empire ne reconnaît comme sujets de pleins droits, les musulmans sunnites16, l’islam sunnite étant le caractère surtout à partir de la fin du 19ème siècle, sur lequel repose l’identité ottomane17. Les communautés non musulmanes de l’Empire issues de la tradition abrahamique, bénéficient d’un statut d’autonomie de la part de l’Empire ottoman et sont organisées en millets, soit des « communautés religieuses légalement protégées (dhimmi) »18, qui se gèrent de manière autonome tout en étant cependant soumises à des restrictions dans l’exercice de leurs cultes et sommées de payer un impôt19.
Les Yézidis n’ont pas, malgré leurs tentatives de reconnaissance, réussi à bénéficier de ce statut de millet dans la mesure où ils étaient considérés par l’Empire comme des « hérétiques » et ont subi des violences de la part des Ottomans.
Vers la fin du XIXème siècle, la montée des nationalismes ainsi que les réformes entreprises par l’Empire ottoman et l’ingérence des puissances européennes dans ses affaires, mènent à l’éclatement d’épisodes de violence notamment envers les communautés non-musulmanes. La décision d’imposer la conscription au sein de l’Empire débouche sur un refus de nombreuses communautés non-musulmanes à l’instar des Yézidis qui voient dans cette conscription une tentative des Ottomans de les convertir à l’islam20. De là, éclatent plusieurs épisodes de violences et de massacres à l’encontre de cette communauté identifiée par les Ottomans comme apostats21. Ce terme d’apostat revient en 2014 chez les membres de Daesh pour justifier l’esclavage des femmes et des enfants yézidis lors du génocide dans la région du Sinjar.
Les massacres perpétrés par les Ottomans sont désignés par les Yézidis sous le terme ferman, pour définir les nombreux massacres dont ils seront les victimes au cours des siècles22. La communauté yézidie compte en tout 74 ferman, le génocide des Yézidis par Daesh en août 2014 constituant le 74ème.
Après la Première Guerre mondiale, au sein des nouveaux États-nations qui émergent sous l’égide des puissances britanniques et françaises, ces dernières reprennent les rapports de domination préétablis durant l’ère ottomane. Ainsi, à la création de l’Irak, des lois au caractère discriminant à l’égard des minorités sont adoptées, légitimées par la diffusion d’un nationalisme arabe, et impulsent différents épisodes de violences à leur encontre, notamment durant la période de 1958 à 2003 durant laquelle des régimes militaires se succèdent23 s’appuyant sur ce nationalisme.
Durant cette période, les Yézidis seront notamment victimes d’une politique d’arabisation menée par le parti Baas24, parti politique fondé officiellement en 1947 sur l’idéologie nationaliste arabe et socialiste.
Cette politique d’arabisation consiste en l’expulsion de populations et la destruction de villages de certains groupes irakiens non-arabes, à l’instar des Kurdes, des Turkmènes, des Yézidis ou des Assyro-chaldéens ; puis d’un remplacement de ces groupes par des familles arabes sunnites, dans le but d’homogénéiser la population de l’Irak25 et d’imposer une identité arabe dans le pays26.
Dans les années qui suivent l’invasion américaine de l’Irak et la chute du régime baassiste, le quotidien des Yézidis dans le pays est considérablement impacté par la montée des tensions sectaires et des violences interconfessionnelles. Durant la guerre civile, les minorités religieuses d’Irak sont la cible d’attentats terroristes et les Yézidis subissent des attaques extrêmement violentes régulièrement. Par exemple, durant l’année 2007, dans la région de Sheikhan au nord du Kurdistan irakien, des émeutes sunnites éclatent contre des centres culturels yézidis. La même année, un groupe de terroristes exécute tous les passagers d’un bus de travailleurs yézidis à Mossoul27. Ces attentats et ces violences commises à l’égard de cette communauté semble constituer « un véritable prélude au génocide de 2014 »28.
Organiser la reconnaissance politique et juridique du génocide des Yézidis :
Après l’horreur, il convient de documenter, enquêter et juger les crimes commis tout en constituant une mémoire pour se souvenir. Une bataille pour la reconnaissance du génocide commence ainsi à être menée par différents groupes d’acteurs locaux, issus de la diaspora, ONG ou politiques après 2014.
Il y a deux principaux axes de lutte pour la reconnaissance des crimes commis à l’égard des Yézidis que nous aborderons ici. Le premier est lié au travail des ONG, de tribunaux et d’acteurs internationaux et de la diaspora yézidie qui ont permis de documenter les faits et la construction d’une mémoire collective, ce qui a conduit à des premiers procès et jugements. En outre, il y a le contexte de lutte pour la reconnaissance des Yézidis à l’intérieur des frontières de l’Irak, dans lequel les Yézidis doivent faire face à la répression de certains acteurs politiques du GRK (Gouvernement régional du Kurdistan) ou de l’État fédéral irakien.
Sur le plan international, la reconnaissance du génocide des Yézidis est encore un combat dix ans après les faits. Il existe des actions relevant du domaine de l’humanitaire menées par certains gouvernements ou par des ONG29 tel que des procédures d’accueil, des programmes d’aides humanitaires ou de soutien psychologiques à l’attention des femmes et des enfants rescapés30.
L’Allemagne a joué un grand rôle juridique dans la reconnaissance du génocide dans la mesure où, la République fédérale à travers sa politique d’accueil31 et son principe de compétence universelle (Weltrechtsprinzip)32 a réussi à mener des enquêtes, recueillir des témoignages de victimes et juger et condamner des coupables du génocide. Le premier procès au monde concernant le génocide des Yézidis a eu lieu le 30 novembre 2021, soit sept ans après les faits, au tribunal régional de Francfort, durant lequel Taha Al-J, ancien membre de l’EI a été rendu coupable de génocide et de crimes contre l’humanité : « Le jugement historique rendu aujourd’hui confirme pour la première fois dans une salle de tribunal que les actes de l’État islamique contre la minorité religieuse des Yézidis dans le nord de l’Irak constituent un crime de génocide. Les victimes qui ont témoigné dans cette affaire ont décrit avec force détails poignants le caractère systématique de l’extermination ciblée des Yézidis en Irak »33.
L’Allemagne a donc permis depuis 2020 l’organisation des premiers procès contre des membres de l’EI impliqués dans le génocide des Yézidis en Irak. L’organisation de ces procès a ainsi contribué à la reconnaissance du génocide des Yézidis par le Parlement allemand en janvier 2023. Mais il faut tout de même évoquer le fait que cette reconnaissance politique a aussi pu être faite grâce à l’activisme de la diaspora yézidie d’Allemagne ainsi que d’autres militants pour les droits humains, qui se sont regroupés afin d’obtenir une reconnaissance et bâtir une mémoire. Des procès ont pu avoir lieu aux Pays-Bas ou aux États-Unis mais ceux-là restent des cas isolés. D’autres États, de plus en plus nombreux, reconnaissent le génocide des Yézidis comme la France34 et la Grande-Bretagne.
Selon Nathalie von Wistinghausen, avocate spécialisée en droit pénal et international relatif aux crimes de guerre, aux crimes contre l’humanité et aux génocides, qui a représenté des victimes du génocide durant ces procès en Allemagne, « le traitement juridique des crimes commis par l’EI à l’encontre des Yézidis n’en est encore qu’à ses prémices. »35. Le travail juridique est colossal étant donné le nombre de victimes. Aujourd’hui le bilan du génocide se dresserait à environ 2700 personnes toujours portées disparues36, 5 000 morts, 7000 femmes et filles capturées37 et plus de 200 000 personnes déplacées dans la région du Kurdistan irakien vivant à l’intérieur ou en dehors de camps38.
Sur le plan international, il convient de citer, de surcroît, l’activisme de Nadia Murad, une figure de la bataille pour la reconnaissance du génocide de la communauté yézidie sur la scène internationale. Lors de l’attaque du 3 août 2014, elle a 21 ans et vit dans le village de Kojo avec sa famille au sud des monts Sinjar39. Elle perd une partie de sa famille et est contrainte à l’esclavage sexuel par l’EI jusqu’à ce qu’elle réussisse à s’échapper. En 2015, grâce à une ONG américaine, elle réussit à rejoindre l’Allemagne puis elle est amenée à témoigner devant le Conseil de sécurité des Nations Unies et contribue à travers son témoignage à rendre la cause des Yézidis visible sur la scène internationale40.
Il est également important de revenir sur l’UNITAD, soit l’équipe d’enquête spéciale des Nations unies chargée de concourir à amener Daesh/État islamique d’Irak et du Levant à répondre de ses crimes, créée en 2017 lors de l’adoption de la Résolution 237941 au mois de septembre de la même année par le Conseil de sécurité des Nations unies à la demande de l’Irak. Cette équipe, constituée d’experts irakiens et internationaux, a pour mission de « soutenir l’Irak dans la collecte, la préservation et la conservation des éléments de preuves des crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide commis par Daesh sur le sol irakien. »42, depuis le mois d’août 2018. L’UNITAD a permit de rassembler la “preuve claire et convaincante qu’un génocide a été commis par l’EI contre les Yézidis en tant que groupe religieux”43.
Si sur le plan international, les initiatives juridiques et humanitaires donnent lieu à la mise en place progressive d’une justice à l’égard des victimes et à la construction d’une mémoire, sur le plan local, les Yézidis luttent toujours pour obtenir réparation.
En Irak, des initiaves portées par des acteurs locaux afin d’enquêter sur le génocide ont permis de collecter des informations sur les massacres en cas d’actions d’une organisation internationale44. Cependant, sur le plan politique, les Yézidis se heurtent à différents obstacles et sont soumis à des pressions exercées par les autorités locales kurdes ou irakiennes.
Malgré une volonté de la part de l’État irakien d’enquêter et de juger les responsables des crimes contre la communauté yézidie en 2017 avec UNITAD, il existe une réalité locale autre dans laquelle aujourd’hui encore les Yézidis souffrent d’un « manque de sécurité »45, d’un « silence forcé »46 et d’une « répression politique »47.
Le Parlement irakien reconnaît le génocide commis par l’EI depuis mai 2021, cependant, plusieurs questions concernant l’après-génocide à l’instar du retour des Yézidis dans les villes et les villages touchés par les attaques de l’EI, la question de de leur sécurité dans la région ou du rôle des peshmergas lors du génocide restent des problématiques majeures à traiter.
Dans un premier temps, les relations intercommunautaires dans la région depuis 2014 sont extrêmement tendues entre les Yézidis et les populations musulmanes, accusées d’avoir coopéré avec Daesh. La confiance est également brisée entre les Yézidis et les Kurdes et plus particulièrement les peshmergas, accusés de ne pas avoir assurer la protection des populations yézidis durant le génocide en 2014, représentant pourtant la seule force de sécurité dans la région à l’époque : « Au moment où Daesh a commencé son attaque dans la région de Shengal, les peshmergas se sont retirés sans la moindre résistance. Déjà au moment où les groupes armés de Daesh attaquèrent les villages yézidis au sud de Shengal-ville, le 3 août 2014, la plupart des peshmergas en charge de la sécurité des civils avait évacué tous les postes, abandonnant la population civile aux combattants islamistes. Même au nord des montagnes, les habitants n'ont reçu aucun avertissement de la part des peshmergas, du PDK48 ou des responsables gouvernementaux concernant les attaques et le retrait des forces armées kurdes. »49.
Ces accusations d’abandon de la part des peshmergas doivent également faire l’objet d’une enquête approfondie dans la mesure où les peshmergas pourraient être désignés comme étant complices de génocide50.
Ensuite, il y a l’aspect de la reconstruction des zones touchées par les attaques de l’EI en 2014. Le 9 octobre 2020, un accord conclu entre le GRK51 et le gouvernement fédéral de l’Irak sous la coordination des Nations Unies, prévoyait la reconstruction des zones touchées par les affrontements et les massacres au Nord de l’Irak, cependant il a été vivement critiqué et rejeté par la communauté yézidie, accusant Bagdad de vouloir renforcer son contrôle sur la région en démantelant les forces de défense des yézidis52.
En mars 2023, le gouvernement irakien prévoyait une somme de 38,5 millions de dollars dédiés à la « reconstruction du Sinjar et de la plaine de Ninive (…) et ainsi assurer le retour de quelque 200 000 déplacés ayant majoritairement trouvé refuge dans des camps de déplacés situés dans le nord de l’Irak »53. Cependant, en juillet 2014, cette décision de fermer les camps est annulée par le gouvernement en raison des risques et menaces sécuritaires pour la région dans laquelle se trouvent des combattants du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan).
Les Yézidis sont également sujets à une certaine “asphyxie”, de la part des acteurs politiques kurdes et irakiens qui se traduit par un embargo ciblé uniquement dans le district du Shengal (ou Sinjar) et à des restrictions de mouvements dans le but d’anéantir les volontés d’autonomie chez les Yézidis. Cette asphyxie empêche la construction d’une mémoire collective des Yézidis en Irak dans la mesure où elle provoque aussi une censure des Yézidis dans le domaine médiatique.
Pour exemple, la chaîne de télévision yézidie, Cira TV54 dont le siège principal se trouve en Allemagne s’est focalisée sur l’actualité de la région du Sinjar après 2014 et a permit pendant un temps de collecter et diffuser des témoignages de victimes et documenter le génocide. Finalement, le média a fini par faire l’objet de censure et de pressions de la part des autorités du GRK, irakiennes et même turques mettant un terme au partage d’une mémoire collective.
Plus récemment, en septembre 2024, Bagdad a demandé le départ de l’équipe scientifique UNITAD dans un contexte de réaffirmation de la souveraineté nationale irakienne « à l’heure où les discussions se poursuivent sur le retrait des troupes américaines du pays en septembre 2025, alors que ces dernières sont présentes depuis 2014 pour lutter contre l’EI»55. Cette décision s’expliquerait également par une « volonté de tourner la page de cette période devenue tabou et de ne pas réveiller les ressentiments confessionnels entre sunnites et chiites, qu’avait renforcés la présence de l’EI en Irak »56. Cette décision entrave ainsi les activités des experts dont notamment les fouille de fosses communes constituant des preuves tangibles du génocide des Yézidis dans le pays.
Que ce soit sur la scène internationale où l’ampleur de la tragédie des Yézidis rend la reconnaissance juridique des victimes du génocide, progressive mais lente, ou dans le contexte local irakien où les luttes pour le contrôle de la région du nord de l’Irak et le tabou de cette période entrave la constitution d’une mémoire collective, le combat des Yézidis pour la justice et la reconnaissance se perpétue et continue de marquer l’histoire d’une communauté caractérisée par des persécutions et une violence cyclique.
Pour des connaissances plus approfondies sur le contexte irakien et l’EI :
“A Call for Accountability and Protection: Yezidi Survivors of Atrocities Committed by ISIL” Août 2016 “Those Yezidi who managed to survive the initial onslaught reported that, usually as soon as they were intercepted by ISIL, they were told to convert to Islam or be killed. Those who refused were killed immediately, often in front of the other captured Yezidi. Those who complied under this extreme duress, were nonetheless subjected to severe ill-treatment and sexual violence.”, p. 10