28/2/2025
Le Nil est un des fleuves au plus grand débit du monde. Avec des ressources diverses poussant les populations à s’installer à proximité. L’Égypte est un pays dépendant du Nil à hauteur de 97%, soit quasiment intégralement1 ce qui représente donc une question de survie pour le peuple égyptien. Néanmoins, les infrastructures hydriques restent insuffisantes causant des conséquences directes.
Dans un premier temps, le contexte démographique est à prendre en compte pour peser les conséquences de l’épuisement des ressources hydriques en Égypte et ses 110 millions d’habitants car 99,8% de ses ressources proviennent de ce fleuve. Force est de constater l’accélération de la croissance de sa population, avec un âge moyen de 25 ans environ2 alors qu’il est de 42 ans environ en France3. La croissance démographique est ainsi à prévoir4 faisant planer le risque de difficulté de subsistance à tous dans les prochaines décennies à venir.
Cette croissance de la population s’inscrit dans une détérioration de la situation économique depuis quelques années. Le pouvoir d’achat de la population a diminué en raison du triplement des prix, tandis que la livre égyptienne subit une dévaluation face aux devises européennes et américaines5. Les personnes les plus pauvres sont en premières lignes, selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, plus de 27 millions y sont en état d’insécurité alimentaire en 20236. Les ressources halieutiques du Nil sont importantes alors que les prix de la viande ont flambé, le poisson est devenu une alternative alimentaire importante7. Le secteur agricole est primordial pour assurer la sécurité alimentaire. En effet, elle représente 80% des consommations en eau du pays8. En période de crise économique, elle permet de pérenniser les échanges commerciaux et d'exporter des produits gourmands en eau comme le coton, le riz, les fraises, la mangue ou encore la goyave. Cela a permis à l'Égypte de maintenir une croissance du taux d'exportation ces dernières années, même si certains produits sont soumis à l’interdiction d’exportation pour réduire les importations9. Pour surmonter les défis de la sécurité alimentaire avec une population grandissante, le ministre de l'Agriculture El-Sayed El-Qusseir déclare en mai 2024 la nécessité pour L’Égypte de s’assurer de la sécurité alimentaire à travers une expansion dite “horizontale” et “verticale”. Cela consiste en la bonification dans le désert, soit l’irrigation de territoires désertiques pour les rendre fertiles à l’agriculture. L’expansion verticale consiste en l’amélioration des rendements10. Pour autant, ces mesures ne suffisent pas à améliorer la situation du stress hydrique.
Les conditions climatiques sont également un sujet de préoccupation en Égypte faisant face à une situation de stress hydrique préoccupante. Alors qu'un accès à 1000 m³ d'eau par habitant et par an est recommandé, la moyenne en Égypte s'élève seulement à 500 m³/an, soit deux fois moins que le seuil recommandé. Pour limiter les abus et protéger ses ressources en eau, le gouvernement impose des restrictions d'usage, avec un calendrier alternant 3 jours d'eau suivis de jours secs11. Les infrastructures hydriques restent insuffisantes et ne suffisent pas à optimiser l’usage en eau de la population. Il existe déjà quelques stations d’épurations notamment la station de Gabal Asfar, 3e plus grande au monde et 1ère au Moyen-Orient, avec des capacités de traitement d'eau pour plus de 12 millions d’habitants soit la moitié de la population du Caire12. De nombreuses organisations internationales et associations tentent d’apporter des financements à des projets de construction ou d’amélioration de stations d’épuration et de traitement d’eau, notamment l’AFD. Néanmoins, malgré ces efforts, les effets sont insuffisants. La montée du niveau de la mer entraîne également une salinisation des eaux nécessitant des stations de désalinisation, impliquant davantage de dépenses et d’aménagements. Cette salinisation des sols agricoles entraîne la réduction des terres agricoles impactant la subsistance à la population et l’accroissement de la pauvreté et de la faim.
Cette situation souligne l'importance cruciale du Nil pour l'accès à l'eau et à la nourriture en Égypte.
L’Éthiopie a entrepris en 2013, la construction du barrage Renaissance sur le delta du Nil catalysant les tensions avec le Caire et Khartoum, après deux années de prospection. Ce barrage long de 1800 mètres et haut de 145 mètres représente le plus grand barrage d’Afrique avec une puissance de 6500 mégawatts13. Cette infrastructure risque cependant d’avoir des effets sur le débit du Nil pour les pays en aval du barrage. En 2020, le remplissage du bassin atteint un premier niveau permettant aux premières turbines de fonctionner. Dès lors, il y a exacerbation des tensions avec les pays en aval14. Il est essentiel de s’intéresser aux représentations et aux ambitions de l’Éthiopie en contradiction avec les représentations de l’Égypte.
Les tensions autour de la création du barrage mettent en lumière les enjeux qui existent dans le contrôle du débit du Nil. Les ambitions éthiopiennes sont multiples. D’une part, le début du projet se base sur la volonté de contrôler les fleuves, mettre un point d’honneur au développement de l’agriculture irriguée et développer son indépendance dans l’hydroélectricité.
La démographie de l'Éthiopie est légèrement supérieure à celle de l'Égypte, ce qui en fait un gros consommateur en eau. De même, l’agriculture représente un tiers de son PIB et forme un pilier majeur de l’économie éthiopienne. Elle constitue 37% du PIB et emploie 78% de la population en 201515. Ce secteur représente 80% des exportations avec en tête de produits exportés, le café, du sésame et les légumineuses16. Or, l’Éthiopie traverse régulièrement des épisodes de sécheresse. Dès lors, l'accent est mis sur le développement des méthodes agricoles durables ce qui nécessite une certaine utilisation des ressources hydriques, notamment, le Nil. Le Fond International de Développement de l’Agriculture apporte une contribution afin d’assurer la sécurité alimentaire en passant par des financements au secteur agricole17 notamment dans les systèmes d’irrigation et l’aide à une meilleure gestion de l’eau18. Le Plan pour l’Accélération et le Développement Durable pour Réduire la Pauvreté (Plan for Acceleration and Sustainable Development to End Poverty) entrepris en 2006 aspire à étendre l’accès à l’eau potable en ville et dans les zones rurales, et améliorer les infrastructures de collecte et de traitement des eaux19. En somme, le Nil constitue une source précieuse.
De même, des études ont été effectuées sur les capacités hydroélectriques du pays considérant ses nombreuses ressources en eau20. La production d’énergie hydroélectrique est, en ce sens, rentable21. Le lac Tana est le principal réservoir de l’affluent du Nil Bleu22. En effet l’objectif en 2017 est de donner l’accès à l’électricité à toute la population d’ici 2050 avec le Programme National d'Électrification (National Electrification Program). Le barrage joue ainsi un rôle important dans la poursuite de ce projet23, et participe à placer l’Éthiopie comme le plus grand exportateur d’énergie d’Afrique24.
D’autre part, ce barrage est synonyme d’indépendance, d’autosuffisance, d’unité nationale et de modernisation pour ce pays souvent à la marge dans les sommets internationaux. L’Éthiopie désire peser davantage sur la scène internationale et surtout africaine face à l’Égypte, ce qui explique les contestations de ce dernier.
Le Caire craint les effets de ce barrage sur le débit perçu ce qui engendrerait un risque pour la consommation d’eau, la production électrique, l’agriculture, et plus largement la sécurité alimentaire au pays. Ce barrage s’est construit sur l’affluent du Nil bleu, constituant 68% du débit du Nil traversant l’Égypte, de même, les sédiments apportés par ce flux sont primordiaux à la fertilisation des terres agricoles.25
La durée de remplissage du bassin du barrage constitue d’ailleurs un point de discorde avec l’Éthiopie. Alors que l’Égypte souhaite un temps de remplissage de bassin plus long pour étaler la réduction du débit du Nil dans le temps, entre 11 à 15 ans, l’Éthiopie désire un remplissage rapide pour davantage de rentabilité et économiser du temps, entre 4 à 7 ans26. Néanmoins, un remplissage rapide peut avoir des conséquences néfastes sur la faune et la flore dont dépend l’Égypte. Le Think tank américain Geological Society of America a prédit une baisse du débit de 25% en Égypte27 en cas de remplissage en 5 à 7 ans du réservoir éthiopien. Le média Al Jazeera prévoit une réduction de 50% de surface agricole en Égypte avec un temps de remplissage en 5 ans. Au contraire, cette étude montre qu’un temps de remplissage plus long, par exemple 10 ans, permet de réduire de 18% la surface agricole égyptienne28. Une réduction trop brutale du débit mettrait en péril la sécurité alimentaire du pays, la situation agricole, la production énergétique et son commerce.
Les consommations en électricité de l’Égypte sont croissante particulièrement considérant le projet de création de la Nouvelle capitale, New Cairo. Le président Sissi a entrepris la construction d’une nouvelle ligne de métro de l’ouest du Caire, Gizeh, à l’est, jusqu’à New Cairo. Ce projet est gourmand en électricité, or le barrage entrepris par l'Éthiopie est amené à réduire d’un tiers la production d’électricité du barrage d’Assouan29. Pour autant, des pénuries en électricité ne sont pas à prévoir considérant la supériorité des taux d’exportations sur les importations de cette ressource30.
Le Nil fait l'objet de plusieurs tentatives de règlement diplomatiques entre les pays limitrophes. Les accords qui en découlent sont des arguments invoqués par l’une et l’autre des parties.
En droit international, certains traités promeuvent la protection de l’eau. La Charte européenne de l’eau de 1968 instaure les bases de la nécessité de protéger cette ressource épuisable et précieuse31. Par la suite, quelques traités et accords internationaux soulignent de manière non contraignante l’importance de la protection des ressources en eau. La Convention des Nations Unies sur les cours d'eau internationaux de 1997 marque une étape majeure dans la régulation des ressources en eau transfrontalières, établissant des principes de coopération, de non-préjudice et d'utilisation équitable dans l’usage des ressources hydriques.32
Prenant conscience de l'aspect précieux des ressources en eau, les États du Nil viennent très vite à placer ce fleuve au cœur d’accord et de négociations. Un accord conclu à Entebbe, en Ouganda, vient réglementer le partage des ressources du Nil en 2010. Certaines dispositions de cet accord font l’objet de contestations par le Soudan et l’Éthiopie souhaitant prohiber toute forme d’affectation défavorable au débit du Nil. Ces pays estiment que l’interdiction d’une “atteinte considérable au débit du fleuve” n’est pas suffisante. Ce premier accord est signé par l’Éthiopie, le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Burundi en 2010. Néanmoins, l'Égypte et le Soudan refusent de signer33. L’accord de 2015 de Khartoum vise à redistribuer plus équitablement les ressources du Nil en prenant en compte le barrage Renaissance en Éthiopie34 Dans la continuité, un accord conclu à Entebbe en 2024 vise à l’utilisation équitable des ressources du Nil35.
L’Égypte invoque de nombreux accords antérieurs à l’établissement de la charte européenne de l’eau pour affirmer sa légitimité dans le monopole des ressources du Nil. En effet, des accords de 1929 et de 1959 conclus sous l’égide de l’empire britannique ont favorisé sa distribution de manière inéquitable selon les pays en amont du Nil. Alors que l’accord du 1929 donne à l’Égypte un droit de veto sur tous les projets entrepris en amont, l’accord de 1959 permet à l’Égypte de capitaliser l’accès à 85% des eaux du fleuve36. Ces accords sont aujourd’hui invoqués par l’Égypte pour revendiquer ses quotas dans l’accès aux ressources du fleuve et la pleine responsabilité de l’Égypte et du Soudan pour contester le barrage entrepris par l’Éthiopie. Or ces accords sont obsolètes pour les autres États du Nil ce qui explique les négociations plus récentes concernant un partage équitable des ressources du fleuve.
Le Conseil de Sécurité des Nations Unies tente d’apaiser les tensions en encourageant le dialogue entre l’Egypte et l’Ethiopie37. En 2021, le Conseil propose à ces pays et au Soudan de négocier sous l’égide de l’Union africaine afin d’aboutir à un consensus quant au conditions de remplissage du bassin et son exploitation38. Néanmoins, cette posture non contraignante manque de déboucher sur des négociations fructueuses.
Les dissensions autour du Nil s’inscrivent dans des tensions régionales plus larges et impactent les pays tiers. En effet, l’Égypte opte pour une stratégie de rapprochement avec des pays tiers.
D’un point de vue diplomatique, l’Égypte se rapproche de pays tiers notamment avec le Soudan du Sud. L’Égypte signe un accord avec ce pays en 2015 pour bénéficier d’un détournement du canal de Jonglei dans le bassin de Bahr el Ghazal au Soudan du Sud en échange de subventions et de participation de projets de désherbage et de récolte d’eau de pluie39. Cela intervient après l’inconstance du Soudan sur l’opposition au barrage éthiopien. En effet, certaines études ont prouvé que le barrage Renaissance peut faire bénéficier le Soudan en réduisant le débit et faciliter l’irrigation40. C'est en considérant cela que l’Égypte se rapproche du Soudan du Sud. Néanmoins, Djouba estime ne pas avoir assez bénéficier de l’aide égyptienne au vu des nombreux épisodes d’inondations des dernières années dans le pays, il se rallie ainsi à l’accord de coopération visant au partage des ressources du Nil en 202441.
De même, l’Égypte se rapproche de la Somalie dans sa volonté de lutter contre le terrorisme. Pon décidant de l’envoi de plus de 3 000 militaires et en y vendant des armes selon un accord conclu le 23 janvier 202542. Cette capacité permet à la Somalie d’assurer un contrôle sur le Somaliland, petit État dont l’indépendance est autoproclamé en 199143. Cela intervient alors que le Somaliland a signé un accord avec l’Éthiopie qui souhaite gagner un accès aux eaux de la mer rouge en décembre 2024. En échange, Addis Abeba affirme que l’Éthiopie serait le premier État à reconnaître le Somaliland44. Ainsi, les tensions autour du Nil impacte la stabilité régionale amenant l’Égypte à adopter certaines postures à l’échelle diplomatique face aux pays de la région.
Le Nil constitue une question de survie pour la nation égyptienne, et plutôt un levier de développement pour l’Éthiopie. En effet, l’un fait face à des challenges démographiques, économiques et climatiques, alors que l’autre cherche à s’affirmer sur la scène internationale en développant ses capacités agricoles et hydroélectriques. La résolution du conflit se heurte donc à des différences dans les priorités nationales et s’étend à des tensions régionales. Ce conflit symbolise les défis de la gestion des ressources transfrontalières au cœur des tensions régionales, particulièrement dans un contexte d’accélération des changements climatiques, de crises économiques et de croissance démographique.
Les possibilités de faire appel à des médiateurs sont très limitées. L’Éthiopie rejette un bon nombre de médiateurs proposés par l’Égypte notamment les États-Unis et la Banque Mondiale45. De ce fait, le rôle des institutions internationales reste très limité, et la situation semble pour le moment figée.