27/3/2025
Le 7 octobre 2023, le Hamas a mené une attaque terroriste d’ampleur contre l’Etat d'Israël, massacrant des centaines de civils et militaires, capturant des otages et blessant d’innombrables personnes. La réponse d’Israël ne se fit pas attendre, provoquant des dommages irréversibles au Hamas, mais également à la société palestinienne dans la bande de Gaza. En conséquence, la communauté internationale a fermement condamné les actes terroristes tout comme les dommages collatéraux provoqués par les bombardements et l’action terrestre israélienne. Pour autant, certains pays estiment que la réponse d’Israël est disproportionnée et que le premier ministre Benyamin Netanyahou démontre une volonté génocidaire à l’encontre de la population gazaouie. De ce fait, plusieurs Etats dit “du Sud” dont le Chili ont intenté une action devant la Cour Internationale de Justice et devant la Cour Pénale Internationale pour respectivement crime de génocide et crime de guerre de la part d’Israël envers les populations palestiniennes. Dans cet article, nous allons alors nous interroger sur les relations historiques entre les deux pays et le soutien de la société civile aux positions palestiniennes.
Histoire de l’immigration palestinienne au Chili
Les premières migrations de population arabes ont démarré entre les années 1860 et 1925. En effet, le vice-roi d’Egypte Mohammad Ali entreprend de conquérir la Palestine, le Liban et la Syrie, possessions de l’Empire Ottoman. Ibrahim Pacha, fils d’Ali “libère” ces territoires et met en place un système administratif moderne et libéral. Pour autant, la Deuxième guerre égypto-ottomane a fait reculer l’Egypte du Levant. Cette défaite déclenche une répression forte des autorités ottomanes et s’organise alors la première vague d’immigration vers l’Amérique latine (1). Lors de cette première vague, les migrant.e.s arrivé.e.s en Amérique latine étaient identifié.e.s comme les “Turcos”, indépendamment de la communauté à laquelle ils et elles appartenaient.
Cependant, l'appellation des “Turcos” disparaît dans le langage diplomatique durant la deuxième vague d’immigration qui débute en 1924, sous les mandats français et britannique au Levant. Ils sont désormais nommés comme étant libanais, syriens ou encore palestiniens. Bien que l’Amérique latine ne soit pas considérée comme une grande terre d’immigration, ce continent peut être vu comme une deuxième chance pour ces populations. Tout d’abord, le nombre d'emplois dans le secteur agricole est conséquent, tout comme ceux dans l’industrie, qui connaît une forte croissance.
En effet, l’arrivée des premiers groupes de Palestiniens au Chili et en Argentine sont perçus parles pouvoirs en place comme une opportunité pour remplir et développer les espaces inhabités. Au niveau du travail et des emplois, ils et elles occupent des postes dans les trois secteurs économiques. Le secteur primaire avec la pêche, le secondaire avec l’industrie du cuivre ou du textile mais aussi celui du tertiaire car ils et elles possèdent des “tiendas”, des commerces locaux ou ambulants.
La troisième vague de départ du Levant vers l’Amérique latine se produit au sortir de la Seconde Guerre mondiale avec l’instauration d’un Etat israélien (2). Suite aux indépendances et aux différentes guerres entre Israël et ses voisins, la vague migratoire concerne en premier lieu les populations palestiniennes et moins celles syriennes et libanaises. C’est en 2008 que de nouveaux migrants palestiniens arrivent au Chili. En effet, une communauté palestinienne importante avait émigré de la Palestine vers l’Irak mais a été obligée d’être déplacée une nouvelle fois vers le Chili suite à l’insécurité qu’a produit l’invasion étatsunienne. Cette dernière vague a été facilitée par le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés qui a installé des locaux à Santiago la même année.
De ce fait, aujourd’hui, les estimations de la présence palestinienne en Amérique latine sont volatiles mais selon les données des associations et organisations palestiniennes, il y aurait entre 600 000 à un million de personnes d’origine palestinienne dans l’ensemble des pays d’Amérique latine, dont environ 350 000au Chili, la plus grande présence du continent 3).
Relation Chili-Palestine par la voie diplomatique
Au niveau diplomatique, il faut remonter à l’année 1947 pour trouver un intérêt véritable des Etats latinoaméricains au sujet de la Palestine. En effet, les Britanniques se retirent de la Palestine, à la fin de leur mandat. Le territoire est alors mis sous tutelle de l’Organisation des Nations unies (ONU). Le 29 novembre 1947, l’ONU vote un plan de partage de la Palestine avec l’adoption de la Résolution 181. Parmi les votants de cette résolution, treize émissaires des Etats latinoaméricains ont voté en faveur de cette décision comme le Brésil, l’Uruguay et le Venezuela, tandis que six Etats se sont abstenus tels que le Chili, l’Argentine ou encore le Mexique et un a voté contre, Cuba. La relation entre le Chili et la Palestine évolue de nouveau quand Salvador Allende accède à la présidence de la République chilienne. Dès son élection, le Chili intègre le mouvement du Tiers-Monde ainsi que le Mouvement des Non-Alignés (4). Allende prend alors position pour la libération des peuples opprimés et l’application pleine et entière de la Résolution242 du Conseil de Sécurité de l’ONU (5) dans le cadre de la guerre des Six Jours, à savoir :
“Le retrait des forces armées israéliennes des territoires occupés au cours du précédent conflits ; la fin de toute revendication ou de tout état de belligérance, respect et reconnaissance de la souveraineté, de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique de chaque Etat de la région et de son droit de vivre en paix à l’intérieur de ses frontières sûres et reconnues, à l’abri de menaces ou d’actes de violences”.
Pour autant, suite à la prise de pouvoir du général Augusto Pinochet par un coup d'État militaire, la politique diplomatique chilienne envers la Palestine prend un virage à 180degrés. Cela s’illustre par les votations des représentants chiliens à l’Assemblée Générale des Nations unies. Par exemple, le 22 novembre 1974 (6), le Chili vote contre la Résolution 3236 qui reconnaît le droit aux populations palestiniennes à l’autodétermination, mais aussi contre la Résolution 3237 qui donne le statut de membre observateur à l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Dans le même temps, après l’assassinat par la DINA de Orlando Letelier en 1976 à Washington, l’administration étatsunienne de Jimmy Carter promulgue un embargo sur l’envoi d’armes vers le Chili. Israël devient alors le pays qui expédie ses armes au pays du Cône Sud. Cela affaiblit alors la position chilienne au Moyen et Proche Orient qui n’avait cessé d’établir de nouveaux contacts diplomatiques avec les Etats producteurs de pétrole tels que Oman (1976), les Emirats Arabes Unis (1978) ou encore le Qatar (1982).
Suite au retour de la démocratie, le gouvernement démocratique chilien cherche un équilibre entre les mandants palestiniens et israéliens. Si nous reprenons les votes au sujet des Résolutions de l’ONU, le Chili a voté en faveur de la Résolution 47/82 qui réaffirme le droit du peuple palestinien à l’indépendance, l’intégrité nationale et territoriale, mais aussi pour la Résolution 54/37 de 1999 qui déclare la nullité de la juridiction israélienne sur Jérusalem. De plus, en 1990, Jiriesal-Atrash est le premier représentant palestinien nommé par l’OLP pour ouvrir une mission officielle au Chili ainsi qu’une Officine d’Information de l’OLP au Chili, qui deviendra en 1994 une Officine de représentation de la Palestine au Chili. De surcroît, en 1996 est signé un “Memorandum d’Accord Relatif à la Coopération Scientifique, Technique, Culturelle et Educative Chileno-Palestinien”. Deux ans plus tard, le Chili est le premier pays latinoaméricain à ouvrir une Officine de Représentation (7) auprès de l’Autorité Nationale Palestinienne à Ramallah, en Cisjordanie.
Le tournant des années 2000 est une période particulière pour la diplomatie internationale chilienne envers les pays arabes. Lors de l’invasion étasunienne en Irak de2002, les représentants chiliens militent pour le camp interventionniste, mené par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, mais aussi pour le camp du dialogue, représenté par la France. Le Président Ricardo Lagos propose une nouvelle série d’inspections de l’Organisme International de l’Energie Atomique mais l’invasion est déclenchée avant l’adoption d’une nouvelle résolution. L’émergence du Brésil comme nouvel acteur international est aussi à prendre en compte. En effet, le Brésil promeut les relations Sud-Sud et emmène dans sa suite d’autres Etats latinoaméricains qui se détachent des positions étatsuniennes. Par exemple, le Brésil a organisé la première Chambre ASPA,(Amérique du Sud - Pays Arabes) en 2005 et regroupe 34 pays au total, dont 22pays de la Ligue Arabe et 12 d’Amérique latine, dont le Chili et la Palestine. Pour ce qui est du Chili, la Présidente chilienne Michelle Bachelet reçoit Mahmoud Abbas, Président de l’Autorité Nationale palestinienne en 2009 (8) qui continue son voyage diplomatique après être allé au Brésil et en Argentine. La déclaration conjointe qui suit affirme que (9) :
“Les présidents réitèrent l’impérieuse nécessité pour Israël de mettre fin aux assauts illégaux sur les Territoires Palestiniens, qui entravent la viabilité et la continuité géographique du futur Etat palestinien, qui doit avoir comme capitale le côté oriental de Jérusalem”.
Suite à ce tour diplomatique, l’année 2010 est capitale pour la reconnaissance de l’Etat palestinien. Le Brésil est le premier Etat latinoaméricain à reconnaître l’Etat palestinien le 3 décembre 2010. Suivent l’Argentine, la Bolivie, l’Equateur ou encore le Paraguay. Pour ce qui est du Chili, cette reconnaissance se fait lors de la mandature de Sebastian Piñera, la République du Chili reconnaît l’Etat de Palestine le 7 janvier 2011. La déclaration du gouvernement chilien énonce différents points intéressants comme le premier et le troisième (10) :
“1 - L’Etat chilien a appuyé de manière permanente et cohérente le droit du peuple palestinien a se constituer comme un Etat indépendant, coexistant en paix avec l’Etat d’Israël. En outre, il a soutenu pleinement le droit de l’Etat d’Israël d’exister à l’intérieur de frontières sûres et internationalement reconnues.”
“3 - Dans ce contexte, le Gouvernement du Chili a décidé, aujourd’hui, d’accorder la reconnaissance de l’Etat de Palestine, comme Etat libre, indépendant et souverain”.
Cette déclaration est intrigante car elle contrebalance deux idées. D’une part, l’Etat chilien reconnaît donc l’Etat de Palestine, avec ses institutions propres, sa population et toutes les autres conditions de formation d’un Etat. D’autre part, il manque une condition qui n’est pas reconnue dans l’institutionnalisation même d’un Etat, ce sont les frontières. En effet, la déclaration chilienne ne mentionne pas quelles sont les frontières qui définissent les deux Etats d’Israël et de Palestine.
Aujourd’hui, suite au massacre du 7 octobre perpétré par le Hamas, Israël a bombardé intensément la bande de Gaza et la qualification de génocide (11) à l’encontre du peuple palestinien est discutée au sein de la communauté internationale. Pour ce qui est des représentants chiliens, il faut savoir que Gabriel Boric a effectué un voyage en 2018 en terres palestinienne et israélienne durant son mandat de député (12). L’objectif énoncé de sa visite auprès de l’OLP est de “rapprocher des réalités aussi différentes que celles des Palestiniens et des Chiliens, renforcer les liens et connaître la réalité de l’occupation israélienne en Palestine”. Une fois revenu au Chili, Boric a affirmé avoir “discuté avec autorités civiles et militaires[des deux camps]. Et j’ai la ferme conviction qu’il existe une occupation illégale”. En 2023, par l’intermédiaire d’un communiqué de presse (13), le Gouvernement du Chili condamne les attaques “contre une série de villages et de villes en Israël”; “appel à cesser les violences” et considère indispensable de “ré-impulser les négociations, avec l’aide de la communauté internationale, le processus de négociations direct et de bonne foi entre les différentes parties menant à un accord de paix juste, plein et définitif”. Toujours est-il que dans le même communiqué, le Ministère des Relations Extérieures chilien rappelle le fait que le Chili reconnaît que la solution adéquate serait la solution des deux Etats, “d’après des frontières sûres convenues d’un commun accord et internationalement reconnues, en conformité avec les résolutions adoptées par les Nations unies”. Le 16 novembre 2023, soit un mois après l’attaque du Hamas et la réponse d’Israël, lors du sommet de l’APEC (14), le forum de Coopération Économique Asie-Pacifique, Boric a renouvelé son soutien à la population palestinienne, a condamné le Hamas et a également demandé l’arrêt des bombardements israéliens sur la bande de Gaza ainsi que la libération des otages. L’appel de Boric pour un cessez-le-feu est motivé par le respect des Droits de l’Humain car ils ne “peuvent être négociables”(15). Du côté israélien, le gouvernement Netanyahou accuse le Chili desoutenir “les terroristes du Hamas”. De plus, lors de la 79e Assemblée Générale des Nations Unies (16), en septembre 2024, le président chilien s’est réuni avec son homologue palestinien Mahmoud Abbas tout en rejoignant la demande du Mexique et de l’Afrique du Sud pour qualifier l’action d’Israël respectivement de crime de guerre auprès de la Cour Pénale Internationale et de crime de génocide à la Cour Internationale de Justice. Plus récemment, suite aux déclarations de Donald Trump sur le fait de prendre le contrôle de Gaza pour en faire une “Riviera”, le président chilien lui a répondu via un communiqué de presse (17) publié sur X ainsi qu’une réponse énonçant “Palestine pour les Palestiniens. Sans invasions étrangères, colonies ni déplacés. Deux Etats intègres et souverains avec des frontières internationalement reconnues”.
De fait, le Chili s'inscrit comme un grand défenseur de l’Etat palestinien tout en ayant une position historique modérée et équilibrée entre la Palestine et Israël. Les dirigeants chiliens rappellent que l’intégrité territoriale doit être respectée des deux côtés, condamnent quand il faut condamner les exactions commises par l’armée israélienne mais savent distinguer le Hamas, organisation terroriste et l’OLP comme véritable représentation palestinienne.
Toutefois, la diplomatie ne se fait pas uniquement par les hommes et femmes politiques car la société civile chilienne est très active quant à la défense de la Palestine et de sa population.
La diaspora / société civile comme défenseur de la cause palestinienne
Dans un premier temps, il faut définir le concept de “diaspora”. Selon la définition donnée par Jonathan Grossman (18), la diaspora possède différents attributs intéressants. Le premier est celui du “transnationalisme”. Cela fait référence à des immigrants et leurs descendants qui gardent une connexion avec la patrie qu’ils ont quittée et celle qui les reçoit. Sont compris dans la définition les exilés politiques ainsi que les migrants légaux ou illégaux. Le deuxième attribut est celui de la “communauté”. Elle correspond à un groupe social qui comprend des membres qui s'identifient à cette communauté, qui vivent dans le même territoire, qui participent à des activités communes et qui s'organisent en tant que communauté. Le troisième, celui d’être “hors de sa patrie”. Le dernier point intéressant de sa définition est celui de “l’orientation vers sa patrie”, à savoir que le groupe participe à la politique, à l’économie du territoire qui l’accueille mais participe aussi à la vie de son ancien pays en envoyant de l’argent à sa famille, en votant pour les élections nationales ou en retournant voir sa famille.
De fait, comme nous l’avons vu, la diaspora palestinienne qui réside sur le sol chilien est la plus importante dans le monde hors du Moyen-Orient. Nous allons donc analyser comment elle se manifeste, par quels moyens et le poids politique qu’elle représente.
Pour commencer, il faut noter l’importance du club de football “Club Deportivo Palestino” pour démontrer l’impact de la diaspora palestinienne au Chili. Fondé le 20 août 1920 (19) par desmigrants palestiniens à Santiago, il s’agit d’un des clubs emblématiqueschiliens, glanant au cours de son histoire cinq titres officiels : deuxchampionnats et trois coupes du Chili. Localisé dans le quartier de La Cisterna, la politisation du clubintervient réellement en 2014. En effet, lors de ce championnat, à l’arrière dumaillot, le numéro 1 a pris la forme de la carte historique de la Palestine. Lenombre de ventes du maillot du joueur numéro 11 Alejandro Carrasco a augmentéde 300%. De plus, en 2016 (20), “la barra”, les supporters inconditionnels ont pris l’habitude de ramener un énorme drapeau de la Palestine et à l’agiter au début du match. La Barra ne sont alors plus seulement des supporters qui viennent au stade pour profiter d’un match de foot mais s'organisent pour fonder le “Club Palestino” (21) pour faire des actions en faveur du peuple palestinien. Ils participent à des marches pro-Palestine, font des centres éducatifs pour les enfants du quartier, ouvrent des écoles de foot et financent les meilleurs pour passer professionnels. Ce club se définit comme une “grande famille” où l’on peut retrouver “la culture et la tradition palestinienne” et ayant des “objectifs sociaux, sportifs et culturels”. Le club est également reçu avec les honneurs quand il se déplace à l’étranger. Par exemple, en Copa Libertadores, les supporters du Millionarios colombien vont au stade avec de nombreux drapeaux palestiniens. La force de frappe politique de ce petit club chilien est conséquente. Par exemple, lors du match Paris Saint Germain - Lorient (22), un supporter a été renvoyé du stade au motif qu’il portait un maillot du Palestino. Le club a aussitôt fait un appel sur les réseaux sociaux pour retrouver l’individu et a demandé des explications au PSG qui n’a pas répondu publiquement. Or, deux semaines plus tard, le président du Palestino s’est rendu en France pour donner un maillot de l’équipe au supporter renvoyé.
A la suite du 7octobre 2023 et de la réponse armée de l’Etat d’Israël, le Palestino a déployé une banderole le 6 octobre 2024 (23) énonçant :“Alto al genocidio en Gaza / Stop the genocide in Gaza / اوفقوأ ةزغ يف ةيعامجلا ةدابلإا".Cela était accompagné d’un message sur X disant: “Un an de génocide, 76d’occupation. Le monde se doit de dire STOP”. De plus, le club chante régulièrement un hymne avant et pendant les matchs qui se nomme “Intifada - Dale ‘Tino”, en référence à la résistance palestinienne.
Cependant, hors de la diaspora, la société civile chilienne s’organise également afin d’aider et de mettre en lumière les conditions de vie des Palestiniens et Palestiniennes.
Nous pouvons prendre l’exemple de Ana Tijoux, une rappeuse franco-chilienne. Celle-ci a composé, en 2014, en collaboration avec Shadia Mansour, une autre rappeuse britannico-palestinienne, un rap se nommant “Somos Sur” (24). Cette chanson est devenue un hymne pour la décolonisation et l’anti-impérialisme. Les paroles de cette chanson décrivent le soulèvement social qu’elle souhaite dans le monde entier tel que :
“Ni l’Afrique, ni l’Amérique latine ne se vendent
Avec de l’argile, un casque un crayon, taper sur l’échec
Provoquer un tremblement social dans cette mare”
Suite à ces vers, elle chante en reprenant les noms des pays du monde qu’elle estime sous domination capitaliste comme le Nigéria, le Chili, le Venezuela, le Mozambique ou encore le Congo. Elle termine cet enchaînement avec ces phrases : “Dehors les yankees d’Amérique latine, Français, Anglais et Hollandais, je veux ta liberté Palestine”. Shadia Mansour chante ensuite en arabe pour dénoncer la situation dans les zones palestiniennes occupées par Israël avec cette phrase : “Pour chaque prisonnier politique libéré, une colonie israélienne s’agrandit”. Nous pouvons également signifier que les deux artistes font le pont avec les générations précédentes et les luttes nationales comme internationales. En effet, Somos Sur reprend d’une part la lutte démocratique des travailleurs lors de la victoire de 1970 de Salvador Allende par un discours qui rappelle l’hymne du Front Populaire “Venceremos”. D’autre part, elle emprunte des références au courant de la “Nueva Cancion Chilena” et à la défense des peuples Mapuche à laquelle elle fait allusion en parlant du territoire wallmapu et de la militarisation de ce territoire par l’Etat chilien ainsi que de la répression à l’oeuvre.
En 2024 (25),l’association Communidad Palestina de Chile, a organisé un événement sous le nom de “Le Chili Chante PalestineContre Toutes Les Violences”. Ana Tijoux a donc clôturé le festival avec sa chanson phare “Somos Sur” devant des milliers de personnes venues assister au concert. De plus, Ana Tijoux était accompagnée par les représentants les plus connus de la Nueva Canción Chilena, à savoir le groupe Illapu. Illapu a une histoire fondamentalement marquée par l’impérialisme et l’anti-capitalisme. Fondé en 1971, le groupe a des thèmes de prédilections comme l’unité et la solidarité avec les peuples indigènes, la résistance du peuple face à l’oppression capitaliste et l’opposition aux dictatures, notamment celle de Pinochet. Forcé à l’exil en 1981, Illapu devient alors un des représentants des exilés chiliens à l’étranger. Lors du Festival de Viña del Mar en 2018 (26), le groupechante sur scène une musique nommée “Sobreviviendo” sous les couleurs noir, rouge et verte qui peuvent faire penser aux couleurs du drapeau palestinien.
De plus, la société civile chilienne, notamment la communauté Mapuche se sent d’autant plus concernée par le sort du peuple palestinien car elle observe une similarité entre la colonisation israélienne et celle de l’Etat chilien. En effet, le gouvernement militaire chilien a, en 1984 (27), mis en place une loi anti-terroriste avec une volonté de réprimer la résistance armée qui commençait à s’organiser. Cependant, en 2003, cette loi a été appliquée pour condamner des leaders mapuche à cinq ans de prison et un jour pour menace terroriste. Le 7 mai 2024 (28), la justice chilienne a condamné Héctor Llaitul, le leader mapuche de l’organisation Coordinadora Arauco Malleco à 23 ans de prison pour des motifs d’usurpation violente de la terre, de vol de bois et d’attentat contre l’autorité de l’Etat. Llaitul compare lui même le combat qu’il mène à la lutte palestinienne (29) :
“Le dénominateur commun des oppressions que vivent le peuple mapuche et palestinien n’est autre chose que l’état d’occupation colonial qui a toujours cherché à nous éliminer et à s’emparer de nos terres”
Conclusion
Pour conclure, nous pouvons donc affirmer que le Chili et la Palestine entretiennent de solides relations diplomatiques depuis des centaines d’années. En effet, les premiers migrants palestiniens se sont intégrés à la vie politique, économique et sociale de l’Etat chilien. De cette façon, les dirigeants chiliens ont tenu des positions à équidistance entre le soutien à la Palestine et le soutien à Israël. Cela se démontre par la votation des résolutions de l’Assemblée des Nations-unies, comme par les prises de paroles publiques des personnalités politiques chiliennes. Cependant, nous pouvons voir différentes périodes où le chef de l’Etat se rallie vers un camp spécifique. Le premier est symbolisé par l’accession au pouvoir démocratiquement de Salvador Allende qui, de par sa matrice idéologique, rejoint la position non-alignée donc anti-impérialiste et pour l’autodétermination des peuples. Allende était une figure historique de la résistance à la domination des puissances étrangères sur son pays. De fait, plusieurs rues et monuments sont érigés à sa gloire dans les pays du Sud (30), notamment à Ramallah avec la rue Allende ou à Istanbul où l’ex président est sculpté au côté de Mustapha Kemal. Le deuxième moment de rupture de cette équidistance se passe durant la dictature militaire d’Augusto Pinochet, qui s’aligne sur les votes des Etats-Unis à l’ONU avant de se raviser pour un meilleur accès aux ressources pétrolières. Cependant, le 7 octobre 2023 et la réponse musclée d’Israël ont fait prendre au Chili une position légèrement plus en faveur de la Palestine que d’Israël. En effet, Boric s’est joint aux demandes d’investigation du Brésil et de l’Afrique du Sud pour l’inculpation de l’Etat juif pour crimes de guerre et crimes de génocide. Mais cela attire au président Gabriel Boric de nombreuses critiques par la communauté juive chilienne qui l’ont ’accusé d’antisémitisme (31) depuis 2022 (32).
De plus, avec le déploiement des nouvelles technologies numériques et les réseaux sociaux, le peuple chilien et la quatrième et cinquième générations reprennent en main la culture palestinienne pour en faire un cheval de bataille politique national et international. Des concerts, des manifestations sont organisés, le club de foot du Palestino est en contact avec des associations palestiniennes et relaie par l'intermédiaire d’actions coups de poing sur les réseaux ce qu’il se passe dans la bande de Gaza.